L'atelier
La terre, le tour
et un peu de patience.
Camille tourne le grès seule, en Normandie, par petites séries qui ne se ressemblent jamais tout à fait.

Limon, c'est d'abord un mot pour la terre. Le limon, ce dépôt fin que les rivières laissent derrière elles, celui dont on dit qu'il fait les bonnes terres. C'est de là que part tout ce qui se fait ici : une matière qui vient du sol, qu'on façonne, et qui retourne servir sur une table.
Derrière ce nom, il y a une seule paire de mains. Je m'appelle Camille, et l'atelier tient dans une ancienne grange, à quelques kilomètres de la côte normande. Un tour, un four, des étagères qui prennent la lumière du matin. Je tourne, j'émaille et je cuis tout au même endroit, sans rien sous-traiter.
Je travaille par petites séries. Une fournée, c'est rarement plus d'une vingtaine de pièces, parfois moins. Cette échelle n'a rien d'une contrainte : elle laisse le temps de regarder chaque bol, d'en garder certains et d'en écarter d'autres. C'est lent, et c'est volontaire.

Rien ici n'est moulé ni imprimé. Chaque pièce est centrée au tour, ouverte au doigt, montée puis reprise au pied au tournassage. Deux bols faits le même matin n'auront jamais exactement le même galbe ni le même poids. La pression d'une main, l'humidité de la terre ce jour-là, la façon dont l'émail coule à la cuisson : tout cela laisse une trace.
C'est pour cela que je parle de pièces uniques plutôt que de défauts. Une légère ondulation sur une lèvre, une nuance plus profonde au fond d'une tasse, ce ne sont pas des accidents à corriger. C'est ce qui distingue un objet tourné main d'un objet sorti d'un moule, et c'est ce que je cherche.
Je ne cherche pas deux pièces identiques. Je cherche deux pièces justes.


Tout ce qui sort de l'atelier est pensé pour servir. Le grès est cuit à haute température, autour de 1260 degrés, et les émaux que j'utilise sont sans plomb. Les pièces passent au lave-vaisselle et la plupart vont au micro-ondes. Ce sont des objets de tous les jours, faits pour le café du matin et le repas du soir, pas pour rester derrière une vitrine.
J'aime qu'une tasse tienne bien en main, qu'une assiette ait le bon poids, qu'un bol garde la soupe chaude un peu plus longtemps. La beauté d'une pièce, pour moi, commence par la façon dont elle se laisse utiliser.

Le travail se partage en deux. Il y a les pièces prêtes à expédier, celles qui sont déjà sorties du four et qui attendent une table. On les choisit pour ce qu'elles sont, avec leur galbe et leur émail du moment, et elles partent sous quelques jours.
Et il y a les pièces sur commande, quand on veut un service accordé à une cuisine, une teinte précise ou un format particulier. Là, tout se décide ensemble, au rythme des fournées. Ce ne sont pas deux gammes opposées, plutôt deux façons d'entrer dans le même atelier : prendre une pièce telle qu'elle est, ou la laisser naître pour vous.
De la motte à la table
Chaque pièce traverse les mêmes étapes, toujours dans cet ordre, à quelques jours d'intervalle.
Préparer la terre
Le grès est pétri longuement pour en chasser les bulles d'air et rendre la matière homogène. Une terre mal préparée se fend à la cuisson.
Tourner
La motte est centrée puis ouverte au tour. La forme se décide en quelques minutes, pendant que la terre est encore souple.
Sécher
Les pièces reposent à l'air libre, parfois une semaine, jusqu'à durcir assez pour être reprises au pied et signées.
Émailler
Après une première cuisson, chaque pièce est trempée ou versée dans l'émail. C'est ce geste qui fixe la couleur et la matière de surface.
Cuire
Le four monte à 1260 degrés puis redescend lentement. Il faut attendre qu'il soit froid pour ouvrir et voir ce que la fournée a donné.

Un atelier, ce n'est pas une usine au ralenti. C'est une autre idée du temps.
Le plus simple, pour comprendre tout cela, c'est encore de prendre une pièce en main. Les fournées du moment sont en ligne, et celles à venir se décident au fil des commandes.